Bibo et l’Indioche

janvier 16, 2012

« Bonne chose de faite ! », a dit Bibo Knut. Ils avaient tous leur raison de vouloir l’écrabouiller, mais entre Pochon et le père de Barcaillon, Bibo était celui qui ruminait une vengeance. Pochon et Eugen tabassaient à l’aveugle, Eugen, bien sûr, sa tapette à tapis, il l’abattait sur les épaules de Nono comme il aurait planté une bêche dans un sol gelé pour en extirper le cercueil de son gamin, comme il aurait sacrifié n’importe qui pour que Pochon ne se pointe pas à sa porte ce matin, la gueule enfarinée en traînant Nono par les cheveux. Pochon cognait par habitude. C’était un cogneur. Mais Bibo avait une bonne raison, une raison froide de serpent. Ça l’excitait d’essuyer ses bottes sur celui qui lui avait planté des cornes de cocu. En temps normal, il n’aurait jamais eu les couilles de se frotter à ce gamin qui ne s’était pas gêné pour grimper sa femme. Bibo était cuistot à l’Auberge du Cerf, sa Magda servait en salle. Nono venait faire des extras les week-ends d’affluence. Il fricotait la bouche en cœur avec ses bottines, son gilet de velours et son haleine de fumeur de joints. Un gosse de quinze ans. Son dernier coup de pied, Bibo le plaça entre les jambes. Ça faisait quand même une drôle d’impression de se retrouver dans la situation de se rembourser de toutes ses humiliations. Pour la première fois, il ressentit ce que Magda trouvait à ces types importants qui lui pinçaient les fesses, à ces richards qui se croyaient tout permis avec le personnel. Il aurait pu baisser son froc, tranquille, traverser la rue aux yeux de tout le monde ce dimanche matin, aller s’acheter ses clopes et son journal et rentrer chez lui heureux comme Baptiste. Bibo se sentait pousser des ailes velues de macho. Pourquoi Magda avait fricoté avec cet avorton, il n’en savait fichtre rien. Sans doute qu’elle avait senti chez lui cette même absence de scrupule qui fait les grands crocodiles. Nono se développait saurien. Il empochait pourboires sur pourboires, cartes de visites et mots doux. On s’émerveillait de son naturel. Un fils d’immigré avec une aisance pareille, ça ne courait pas les rues, tandis que lui restait tapi dans sa cuisine, et jamais un mot d’encouragement de Tracci, jamais d’augmentation ni rien. Bibo et Magda avaient une chambre sous les toits qui donnait contre le clocher de l’auberge. On entendait racler les câbles de la machinerie dans le plafond, un mouvement souverain, un de plus, qui le pourchassait jusque dans son sommeil. Pochon qui venait chaque soir récupérer les restes de cuisine pour ses lapins, l’avait convaincu de préparer l’examen de gendarme. Alors il bûchait en moulinant ses tournedos. Il voyait tous ces types importants en salle, il les voyait se goinfrer de sauce, et lui, il potassait son manuel. Il y avait eu cet Indien, un type bien, un qui se prétendait Indioche avec sa tresse qui lui pendait jusqu’aux fesses, noire de corneille, mais qui venait pas plus d’Arizona ou d’un de ces coins qu’on voit dans les westerns que les couilles à Toto, qu’est-ce que Bibo en avait à foutre, un mec bien, point barre, qui plongeait en cuisine avant que Nono ne vienne foutre sa merde, un taciturne du couteau que Bibo regardait en coin pour se faire comme lui une expression terrible qui imposait le respect, c’était un sombre costaud qui aimait la musique, aussi, qui restait des heures après le service vers le passe-plats, à écouter chanter Salamandre Trucci, la femme au patron, dans les étages, jusqu’à ce qu’on le retrouve assis pieds nus en costume sur son lit, dos au mur. Il s’était fait sauter la tronche à coup de chevrotine, il était avec sa tête comme un édredon qui avait enflé incroyable. On l’avait trouvé comme ça, sur son pieu dos au mur, le fusil en travers des cuisses et la tête comme une anémone qui s’ouvrait sur le plafond. L’Indioche avait une fille et une ex-femme qui l’avait plaqué quand il était venu en Suisse. Bibo ne savait pas trop la vie qu’il avait eue, pas de détails, mais juste sous les yeux le résultat d’une trajectoire vers le bas, une plongée de quelques mois à peine, entre le moment où il avait posé un pied à la gare Cornavin et celui où il avait pesé sur la gâchette, une courte saison, embouchée sur un canon. Alors Bibo s’est mis à potasser le manuel de la Gendarmerie. Il s’était dit qu’il allait vivre une vie pour deux, ça lui avait donné le courage de commencer à vivre pour lui, et puis il avait continué sur la lancée. Maintenant Pochon l’interrogeait en venant chercher son barda pour les lapins, c’était devenu leur moment à eux. Mais pour l’instant, les banquiers se gavaient sous son nez, Magda se faisait pincer les fesses, la vie continuait à l’auberge, et rien d’autre. Bibo faisait la fermeture, et allait se coucher sous les toits en passant devant l’appartement des Trucci au deuxième, l’appartement musical qui sentait le parfum. Et lui, Bibo, il crevait en escaladant ces marches en se récitant son manuel, il crevait en se glissant seul sous les draps parce que sa femme se faisait sauter quelque part dans le quartier, il crevait, lui, sa nervosité et son cœur d’artichaut. Il fermait les yeux et l’horloge se mettait à sonner, puis les câbles râpaient la charpente, il adressait une prière à toutes les raclures, à l’Indioche sec comme un coup de trique, séché par le désespoir et, et, et… tout ça et le reste, il priait pour ceux qui clamsaient la bouche ouverte partout à travers le monde, surtout ces petits nègres à gros bide, et les Japs qu’on voyait aux infos, les irradiés du bulbe, et les Amerloques, les Chinetoques, les foldingues de misère, tous ces morts-vivants en état de marche qui défilaient les yeux emplis de mouches, il finissait toujours par prier pour le bétail humain, une longue procession qui se perdait à l’horizon. Il entendait Magda ouvrir la porte. Il ne bougeait pas. Bientôt il serait gendarme. Bientôt, il leur ferait payer, à tous ces connards qui lui chipaient sa femme, qui ne pouvaient pas imaginer que des mecs comme lui puissent exister, qui n’avaient pas la moindre idée de ce que pouvait signifier le talent.

Alabama Bowie

juin 7, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

“Aujourd’hui telle est ma profession de foi: une voie droite, un combat loyal, aimer ceux qui ont besoin d’amour, haïr ceux qui s’opposent à l’amour. Il n’y a qu’un dieu, et c’est l’homme; je suis prêt désormais à m’y consacrer tout entier…”

Pa Kin, Le secret de Robespierre et autres nouvelles

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il faudrait s’entendre sur les développements de la tyrannie, comment ça se met en place avec le foutraque du parti mimique, tu en as qui nous bastringuent leurs conseils épiques, ils seraient filles ou fils, les filles d’abord pourquoi pas des filles, c’est du pareil au kif-kif quand il s’agit de se demander par où commence la tyrannie, pour comprendre le système des conseils, je veux dire le pluripartite, maintenant ils se promènent le bide à l’air pour faire œuvre, ils se recommandent du capitaine rimbaud sans majuscule ou du salopard baudelaire, c’est ce qu’ils veulent palper avant de crever, les chéris, le tronc des descendances, s’y insérer petites bites ou nibards, s’y planter fléchettes, ou de qui gigote encore sa margoulette, et puis ça gargarise démocratique, ce mot-là, démocratie, ne jamais en faire l’économie, tu rigoles ou quoi, il n’est pas question de s’en priver, tiens, tu savais que ça s’extrait à la pelle à neige, le porc-épic, et là, sans transition nette de l’élastique, il y aurait ce bouquin de Pa Kin, le chinois anarchiste, t’es qui, toi, qui lis Pa Kin en Alabama, en tenue de grand tétra, il y a un type qui lit ce genre de trucs révolutionnaires, mode survivaliste pas commode et très con, il pige pas deux briques à canon de morse, il pige pas mais il lit par contamination, il est là, assis devant son piège à sauvage, les bottes yéti, la tronche qui va avec, personne pour le voir sauf le connard langage qui pense à la place de tout un chacun, et puis ça, encore, il suffit que ça se mette en marche, à écrire, pour que la question du point de vue soit résolue, abolie, non mais tu rigoles, il y aurait la possibilité de se tirer d’affaire genre celui ou celle qui vous emmanche sans qu’aucune théorie, sans que rien de rien, pas le début d’une preuve, nib, zébu, ne vienne étayer l’hypothèse d’une voix au fond de la forêt, tu te rappelles ce film avec gosses courant comme des dératés dans les bois, le projet, le blairwitch, il fallait accepter la présence de sorcières, non mais pis quoi encore, des sorcières, et le tour était joué, top 50, box-office, c’est ce qu’ils nous infligent avec leurs livres fichus comme l’as de pique, on ne va pas faire front national seul contre tous et la musique au tablier de cuir qui te descend les champs élysées, gribouiilés minuscule, un marteau sur l’épaule, surtout pas ce genre de trous du cul et autres foutraques, mais quand même il faudrait voir à ne pas se foutre des gens avec ce qu’on raconte, je te dis ça, mais on en trouve d’aussi cons à la téloche, des qui causent la gueule ouverte, c’est bien le problème, il est là, le problème, c’est une question de gueule ouverte, on y voit les dents dedans, les dents, la bouche, laides en la bouche, les dents, comme dit celui des grenouilles Brisset, lui, on l’écrit majuscule, Brisset, avec un B comme baobab, comme on pourrait faire avec ce putain de porc épic, un totem, un dressé pour la nuit des temps, qui ne sait rien de la révolution, ni du souci démocratique, le porc-épic il en est à se planquer de truffe en Alabama, là, sous les feuilles de chêne tandis que ce mec lit Pa Kin l’anar chinois à voix haute, ou plutôt le récite en astiquant son bowie, pas le vairon gosilleur pop-machine, l’autre, le surin maousse, il le passe tranquille sur son futal camouflage au fond de son Alabama, un territoire, puisqu’on veut définir la chose, matrice de cette voix qui vient de nulle part, cette salope dont plus personne ne se demande ce qu’elle fout là, putain merde, mais qui parle, bordel de dieu, qui parle, tout le monde s’en fout, et la rose s’en fout, et la marche s’en fout, la marche de ce froc camouflage qui tiendrait tout seul tant la crasse le gèle, il y a ce trou, ce porc-et-pic qu’il va falloir sortir avec la pelle à neige, ou alors on irait poser des collets, plutôt des collets, c’est propre, et sauter sur ce cochon sauvage qui la joue turbine à hoquets machine rappeur éraillé de glotte politique à flinguer, les flinguer tous s’ils ne sont pas exemplaires, les étriper ces ordures de politicards, c’est ce que dit le bouquin au titre Robespierre machin etc… de Pa Kin, un truc du genre furieux avec l’amour en travers de la trogne, les aligner au mur rrrrraaaaattatatatata, ceux qui auront bougé un œil d’oreille, je te parle pas de troncher la domestique, je te parle de celui ou de celle, me cherche pas, ok, de celui ou celle qui aurait touché davantage que le smic, davantage qu’un coup de pied au cul pour services rendus à la patrie, tu veux quoi, en plus, qu’on te respecte député, qu’on te cire les pompes, qu’on te paie le lustre du royal républicain, va chier salope, va chier dans ta caisse à pouvoir, t’auras rien, tu n’as qu’à te dévouer à ta tâche, la mission on dit, la mission de se dévouer à ceusses qui crèvent au chomdu, la mission et rien d’autre, pas la moindre petit sucrerie durant l’exercice de la mission président ministre et trou du cul à ruban, rien de tintin et zéro limousine, le HLM, oui, le métro, oui, l’humiliation la merde à pompe, la merde à bras, la vie quotidienne des tout le monde machin, oui, mais le reste chantilly, jamais, ou alors ratatatatata, c’est un peu ça qu’il dit à voix haute dans sa tête chevelue pas lavée, couenne et œil, bouche à peine, sa couenne casquettée chasseur qui lit son Pa Kin l’anarchiste chinois dans une forêt du fin fond de l’Alabama, et je me demande bien comment il se fait que je l’entende, bordel de dieu, comment ça se fait, hein, qu’on entende ce qu’il baragouine dans ses fourrés, ce chasseur amerloque, et en françouze par—dessus le marché, il cause angliche mais ça s’entend françouze, personne ne trouve ça curieux, hein, et la voix qui derrière ça orchestre, le bidule qui rampe dans le fond, la chose dont on ne sait rien sinon qu’elle n’entretient aucun rapport avec le langage, et que pourtant, ici, rien d’autre ne compte, rien d’autre que de la traque avec ce qu’on a sous la main, lui et moi, ce chasseur qui lit Pa Kin et moi qui fais semblant d’avoir quelque chose à dire quand ça se met à gueuler, huiiii-huiiii-iiiii, et une fois encore on dit putain, mais tu vas la fermer ta gueule, sale connard, tu vas la fermer putain de merde, et à mesure qu’on lui voit écorcher la couenne du cochon, on sent que ça se met à descendre, à mollir, que ça s’enfonce le bowie, que ça défonce la gueule de ce bestiau et qu’enfin quelque chose est sur le point de se produire juste ici, maintenant qu’on continue d’écrire sans penser à rien, juste dans la tête blanche du porc-épic taillé de justesse au trou sableux, lui, oublieux, ne sachant pas ce qui se passe dehors vers les collets, ni le cochon sauvage qu’on étripe en récitant Pa Kin l’anar chinois au fond de cette forêt merdique d’Alabama, ni ci, ni ça, il paraît qu’il pleut des hectares de litres dans le coin, trois à cinq fois plus de flotte sous cette forêt qu’en pleine mer, je dis ça pour remplir, combler, ralentir ce qui est en train de se barrer avec le vital au sens propre, qui chie dans tous les coins, qui fait ce qu’on fait en pareille crevaison, tandis que ça se défausse maintenant au lieu de se laisser approcher, ça qui n’est rien d’autre qu’un accroc dans la toile à cirage, un putain d’accroc dans le cinoche mental qu’il va falloir chattertoner, goudron, gutta-percha, résine, maintenant que c’est fichu, que le cochon grille, et que ce qui aurait pu se produire derrière ce qui s’écrit, ou à travers, ou malgré, ne s’est pas produit

(audio: “Love Hate” – PhilRahmy 2011)

à ma copine Hannah Baumgarten qui me demande sur Facebook si j’aime La Nuit américaine autant que La Nuit du chasseur et La Nuit de l’iguane

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Faut dire que j’en ai passé des heures en compagnie du cadavre de Richard Burton, j’ai même passé la nuit avec, tous les deux couchés l’un sur l’autre au vieux cimetière abandonné de Céligny, un patelin voisin du mien, en Suisse. On l’y a enterré discretos et tout aussi discretos Elizabeth Taylor lui rendait visite ici. Il fallait et il faut encore longer un champ de maïs, ou de colza, selon l’année, mieux vaut venir en été, on avance planqué par la nature, on est tranquille et le cimetière fait alors dans le Byron moussu, et les nuits sont fréquentables, odorantes et tout ce qu’on veut pour passer un bon moment avec le mort, l’hiver c’est autre chose avec les ornières gelées, et en fauteuil roulant tu oublies la promenade, même en béquilles je ne te raconte pas le périlleux, alors, j’y ai passé combien d’heures, avec l’iguane froid sous la terre ? je ne sais pas, on y allait tous les jours durant l’été avec les copains, picoler, fumer du shit, prendre des acides, moi, je ne me défonçais pas trop, je voulais entrer en contact avec le mort, bien sûr sans y croire, mais comme quand on s’assied chez les voyantes, pour se faire peur, pour rouler des yeux, pour sentir le froid, les copains ne tenaient pas longtemps, leur rythme les emmenait ailleurs, ça finissait par se barrer aux quatre coins de la forêt, qui avec une gonzesse, qui pour dégueuler, moi je n’avais pas de gonzesse, le handicap, ça en dégoûte plus d’une, je n’ai d’ailleurs jamais pigé comment font les mecs pour emballer, ça se regarde en coin, et dix minutes plus tard ça se galoche ventouse, ça me dépasse complètement, bref, je me retrouvais seul avec Burton et là j’avais la trouille, car on était dans le Bois du Flip, elle s’appelle comme ça, cette forêt, le Bois du Flip, parce que tu ne peux pas la traverser tout seul sans faire dans ton froc, parce que c’est dans ce bois (où je me suis d’ailleurs marié 20 ans plus tard) qu’un mec a massacré sa famille à coups de hache, au 19ème, un truc comme ça, pas si lointain, il a débité la femme et les gosses à la hache et on a dit que c’était à cause de l’absinthe, ça date de ce fait-divers, l’interdiction de la Fée verte en Suisse, et maintenant, seul avec l’Iguane dans le Bois du Flip et… je flippe à mort. Mais je tiens le coup, cramponné et ratatiné feuillu, moussu au bout de ce cimetière abandonné, aux tombes racineuses, et ça finit par passer jusqu’à ce qu’on sente l’aura du gaillard, le cadavre exhalant ses vapeurs d’Hollywood, de Lagavulin et de corps consommés, ce cadavre dont mon père était le sosie parfait, mon père Adly l’Égyptien suisse d’adoption et bonhomme pas commode, qui m’a claqué entre les pattes quand j’avais 14 ans, juste deux ans avant Burton, mon père qui avait signé des autographes à l’américaine, en riant, la tête chavirée, « Richard Burton, with Love, to Jenny, to Penny » et autres grognasses, il en avait signé je ne sais combien d’autographes Burton, je l’ai vu faire à Genève, à la terrasse des cafés quand il m’emmenait dans les Pâquis voir les putes qui le connaissaient toutes par son nom, « Salut Rahmy ! », évidemment à cet âge ce n’était pas pour baiser qu’il m’emmenait, juste histoire de me dessaler, et il signait « Burton with Love » aux touristes de passage qui le prenaient pour un autre, et aux putes qui le prenaient pour qui il était, Rahmy l’Égyptien, mais qui voulaient quand même un autographe de Marc Antoine, de Hamlet, du Chevalier des sables pour frimer devant les clients et faire grimper les prix, « coco, tu me fais reluire, mais avant toi, il y a eu Burton, tu vises la dédicace, alors allonge la monnaie, etc… », donc, dans ce cimetière abandonné, c’était le paradis, j’avais la mort paternelle sous moi, je me roulais dessus, je lisais Baudelaire et je les emmerdais, le pied total. Quant à La Nuit du chasseur, là c’est autre chose, je n’entre pas dans les détails, mais j’ai toujours su que si je n’avais pas hérité de cette merde de maladie des os de verre, je serais né Robert Mitchum, et que c’est un putain de tocard et d’usurpateur qui a hérité de cette carcasse qui me revient, merde, de droit ! sans le sperme pourri de mon père aux allures de Burton, je n’aurais pas la tronche de martien que j’ai, ce triangle de panne posé sur la pointe et coiffé d’un chapeau, mais la caisse à Mitchum et j’aurais pété la gueule à tous ceux dont j’aurais piqué la femme… mais bon, il faut faire avec ce qu’on a comme disent les couilles-molles, on fait avec, pas à tortiller du popotin, il faut bien, mais tu comprends que dans ces conditions, le Truffaut, je me marre la moindre devant le gringalet…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je résume. Il y a un gars qui prétend qu’un livre vaut mieux qu’une liseuse, tablette numérique, ipad, du fait de sa solidité.  En gros, le bouquin, ça ne se casse pas si on le fout par terre. Non mais là, faut quand même y aller mollo. Le bien serait l’invulnérable, le juste l’invincible et Dieu, c’est Goldorak, tant qu’on y est ? Pas de ça, Lisette. Vous comprenez, ces histoires d’objets qu’on casse, ça ne me laisse pas de marbre, faut pas déconner, depuis toujours qu’on se brise tous les os du corps et la gueule par dessus le marché, dans la foulée, pourquoi se priver, et qu’on finit à l’hosto, pas une fois, mais plusieurs fois par mois, alors qu’on ne vienne pas me la faire, côté expert ès explosions et destructions en tous genres, il est mal tombé, le mec, là, on ne va pas laisser passer. Quand le bonhomme nous raconte qu’un bouquin, il pourrait le jeter par la fenêtre de son cagibi du huitième ou millième étage et que le dit bouquin, il se poserait comme une fleur, dans l’herbe, nickel chrome, sans même merder l’étiquette, tandis qu’un ipad ou je ne sais quelle informachine, eh ben, ça se morflerait sérieux la choucroute sur le bitume, paf, en microns de silice électroneurons de puzzle écrabouillé. Alors voici, dit le mec pas peu fier, la preuve faite de la supériorité du livre sur la machine à bouquiner, point barre amen pater dixit !

Moi, je vois bien la réponse qu’on lui fait à ce zig, on ne veut pas lui en mettre plein la gueule d’entrée, on le ménage, même si, faut pas rigoler, on aimerait lui démonter la tronche, bon, on lui dit déconne pas avec tes trucs de toucher la pâte à papier et de balancer tes livres par la fenêtre, non mais t’es complètement cinoque, ou quoi ? ou bien ? non mais, t’es branlé, machin ! On lui répond qu’on peut bien passer nos ordis à la masse d’ouvrecul, de pistonneur à béton et de broyeuse casse-auto, ouaip, la machine on la démonte sans problème et on la piétine pour la galerie un soir de cocktail si ça peut lui faire plaisir, qu’est-ce qu’on en a à foutre de la machine, on la bousille comme il peut pas imaginer, qu’est-ce que ça change, en quoi ça porte atteinte, comme disent les humanitaires, en quoi ça porte atteinte au texte, hein, dis-nous, pour voir, toi qui es si malin, machin ?… Le texte, on n’a qu’à se connecter ailleurs, avec une autre machine, il va quand même pas pouvoir les détruire toutes, hein, machin, tu penses quand même pas nous vendre le diktat de la destruction de masse des interfaces numériques du monde intérieur et des territoires extérieurs, dis, pas ça, quand même, alors on se reconnecte sans problème, tu piges, pour le retrouver, le texte, frais du bec et les aisselles parfumées, pour le retrouver disponible qui attend, là, sagement sur la toile, intact, s’embellissant de jour en jour, dans sa matière de photons, mieux que ton bouquin papier qui a fait cerf-volant en bas de ton immeuble 11 septembre du pauvre…

Mais le mec se rebiffe, évidemment. On le prend pour un con, il dit faut pas me chercher gamin, tu déconnes pas avec moi, ils nous prend tous ensemble et un par un dans le tutoiement, toi, toi et toi, il nous lance la haine du commandeur grand-tétra : je t’en caracole des droites et des gauches, je te les colle et te les recolle en travers de la tronche toi et tes putains d’ordis qui vont foutre le monde et les dauphins et les bébés phoques, les foutre en l’air et le climat et le reste, salaud de martien technovore, consommateur, abruti de ta race, il est furax, putain, il ne mâche pas ses mots, le zigue, et il continue à fond les ballons… toi, toi et toi, tu m’en diras des nouvelles avec la tronche au carré derrière ton écran, ta liseuse de machine, machin ! Il cause de blast magnétique, les Popofs, ils nous bricolent le truc maousse, t’es naïf ou quoi, tu te crois encore section flower-power, on nous réserve la cata des grands soirs, mec, tu vas déguster, toi et tes copains, vous allez la sentir passer comme les zigs des tranchées qui se faisaient assaisonner les oreilles à coup de haut-parleur Grosse-Bertha germanica, ça va éclater d’un coup, BLAST ! Maintenant, les Kremlin-mafia sur leur place Rouge Krasnaïa plochtchad à serrer les boulons, les flingueurs-camarades, ils vont pas se gêner de balancer la sauce, l’onde magnétique qui effacera tous les fichiers informatiques d’un coup, vlan, zoum, gringo de grignoto de gigolo, c’est qui, qui fait encore le mariole ? hein, avec ton bel ordi tout blanc dedans-dehors, la pomme et le trognon, plus rien en ligne, plus rien, peau de nib et de couille à zébu albinos.

Il a marqué un point le salaud… On lui dit ok, t’es fort, rien à dire, on l’a dans l’os, patron. Il a convoqué Raspoutine, là, on s’incline, la magie des morts et la Vodka, faut pas rigoler, c’est puissant, on rigole plus, là, ok, tu nous l’as mis profond.

N’empêche qu’en attendant, on n’en pense pas moins.

la combine à Huggy

décembre 13, 2010

quand je t’entends, je suis épaté et je me demande où, en moi, cet élan?… où est-ce qu’il s’enracine ?… je ne trouve pas ça en moi, cette lancée du corps sonore, je comprends maintenant pourquoi je suis fasciné, enfin, non, je ne comprends pas, je le vis

il y a que certains peut-être entendent les phrases comme les saints, ceux qu’on dit les fous, les voyants, ceux-là qui voient, ou qui entendent, qui sont habités, ceux-là, ils peuvent y arriver, je les vois, je te vois te lancer, te déployer éventail sonore de chair, éventail de chair et de voix, baleiné de langue

je crois que certains entendent des voix
moi non
je n’entends rien

c’est pour ça que je ne peux me lancer comme ça, je me lance autrement, je me laisse prendre par ce qui vient, en général ça ne casse pas trois pattes à un chien mais je fais avec
mes phrases je ne les entends pas, dans ma tête elle ne font aucun bruit
elles frappent à mort mais pas un son, je les vois, d’accord, je les copie, elles forment des bouts qui ne veulent pas parler car parler c’est se fondre, mes phrases ne veulent pas se fondre, elles sont ces pauvres types prisonniers de leurs appartements, tu vois cet immeuble qui brûle, eh bien, cet immeuble en flammes, c’est le corps, mettons qu’on fasse cette analogie pour ce coup-ci, on oserait en faire une, une image qui vaut ce qu’elle vaut, chacun peut visualiser un immeuble qui brûle avec des gens à l’intérieur qui pètent les fenêtres en balançant une chaise, mettons qu’il s’agisse de ces vieux immeubles en briques avec des échelles, tu vois, comme dans Mannix, ou Kojac, ou Serpico, bon, il y a un paumé qui a foutu le feu à sa piaule en dormant, à cause de sa clope ou d’une bougie, ce que tu voudras de con, et le machin se met à flamber, le matelas en toile rayé taulard lui crame la couenne à ce camé, mais les autres, il y en a des dizaines, des michetons paniqués et tout le barda de putes et de musicos à la noix, on les voit bien qui se tordent au bord de la fenêtre. C’est ça que j’ai en tête. Mes phrases, elles sont comme ces zigotos, elles veulent sauver leur peau, tu vois, elle veulent se faire la malle. On les comprend. Le corps, c’est pas terroche comme véhicule, Horloge, dieu sinistre, effrayant, impassible comme dit le grand Charles, le corps flambe et il n’en finit pas de griller sur pied, chaque seconde le carbonise un peu plus, lui et sa cargaison de phrases qui veulent se sauver. C’est ça qui me vient. Les rats quittent le navire. C’est pour cette raison que mes phrases ne veulent pas être dites, mais écrites, gravées dans l’acier de Carrare de blindé, pas soufflées sur la scène et crever sitôt dites, comme le gars qui se défenestre, mais se laisser écrire au contraire, silencieuses de marbre taillé, de caillou Lascaux pour des millions d’années. Chaque phrase qui me quitte veut son ambulance, surtout pas le pur-sang du poète, un éclair dans la nuit… et adieu Berthe! Moi, la scène, ça me fiche la trouille noire et d’abord le cafard: je les imagine, mes phrases silencieuses, crispées aux dents qui se déchaussent, résistant de toutes leurs forces à la voix qui veut les déloger en plein hiver, comme au Canada où les immeubles brûlent sous la lance gelée des pompiers, je crois que c’est de ça qu’il s’agit

mes phrases je ne veux surtout pas les entendre, écrire seulement et les lire en silence pour l’éternité

ton frangin le désossé aux bons tuyaux

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